Donner du sens à la science

Jean Rouch l’Africain

Jean Rouch l’Africain

08.09.2017, par
À l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Rouch, l’historien Denis Guthleben évoque le destin extraordinaire de cet homme que la découverte passionnée de l’Afrique conduira à devenir l’auteur d’une œuvre cinématographique majeure, entre ethnologie et poésie.

Il y a les centenaires à côté desquels on ne peut pas passer, et ceux qu’il ne faut pas manquer. Depuis trois ans, nous commémorons la Grande Guerre, ses terribles batailles, ses innombrables victimes. Le 31 mai 1917, alors que l’offensive du Chemin des Dames vient d’échouer sur un bilan catastrophique, un événement fait le bonheur d’un foyer français : la famille Rouch accueille un nouveau-né, le petit Jean. Une vie commence tandis que des millions d’autres s’éteignent. Une vie qui se lit comme un roman. Ou, pour mieux coller au personnage, qui se regarde comme un film…
 

Jean Rouch (à droite) en compagnie du cinéaste nigérian Ola Balogun, à Ouagadougou (Burkina Faso), dans les années 1970.
Jean Rouch (à droite) en compagnie du cinéaste nigérian Ola Balogun, à Ouagadougou (Burkina Faso), dans les années 1970.

Enfant du Pourquoi pas ?

Le père de Jean, Jules Rouch, est officier de marine, océanographe et météorologiste. Membre de l’expédition du Pourquoi pas ?, il a suivi le célèbre commandant Charcot à la découverte de l’Antarctique, avant la guerre. Sa mère, Luce, est la sœur du naturaliste de l’expédition, Louis Gain. Après leur retour en France, Louis présente Luce à Jules, et l’on imagine ce qui arrive : longtemps après encore, Jean Rouch se présentera comme « le fils du Pourquoi pas ? »…

La suite semble plus conventionnelle. Jean naît alors que son père est affecté au service météorologique aux Armées, et, en grandissant, montre de bonnes aptitudes pour les sciences exactes. Elles le conduiront à décrocher un baccalauréat de mathématiques élémentaires, à exceller dans les classes préparatoires et à intégrer, en 1937, l’École des ponts et chaussées. Une voie est tracée : Jean sera ingénieur. Sauf que le jeune homme, bercé par les récits d’exploration, curieux de tout, cinéma, littérature, peinture, mais aussi ethnologie – il s’éclipse de l’école pour aller écouter les cours de Marcel Griaule au musée de l’Homme –, en dévie peu à peu.
 

Une cérémonie,
à Niamey,
d’une prêtresse des génies
du fleuve servit
de catalyseur.

Mobilisé en 1939, Jean Rouch rejoint une unité du génie qui, en mai 1940, reçoit pour mission de ralentir le rouleau compresseur de la Wehrmacht. Et le voilà contraint de participer à la destruction de ponts qu’il apprenait à construire quelques mois plus tôt ! La défaite et l’armistice le renvoient à ses études.

En novembre 1941, son diplôme en poche, il devient « ingénieur des travaux publics des colonies en Afrique occidentale ». À son arrivée sur le « continent noir », à Niamey (Niger), une nouvelle séquence de sa vie débute.

Des ponts entre les hommes

Si Jean Rouch avait déjà fait des incursions du côté des sciences humaines, la découverte de l’Afrique achève de le précipiter sur cette pente… fatale ! Un événement sert de catalyseur : en juillet 1942, plusieurs de ses manœuvres périssent foudroyés, et une cérémonie est organisée à Niamey, sous la conduite d’une prêtresse des génies du fleuve, pour purifier leurs corps. L’ingénieur contemple un monde qu’il n’avait fait qu’entrapercevoir sur les bancs du musée de l’Homme. La rencontre est si bouleversante qu’il ne parvient pas, tout d’abord, à la consigner. Il faudra un nouvel événement similaire pour l’inciter à rédiger sa première étude ethnographique.

Encouragé par Marcel Griaule et sa consœur Germaine Dieterlen, Jean Rouch poursuit ses travaux. Il publie plusieurs articles, jusqu’aux combats de la Libération auxquels il prend part, puis commence à bâtir, comme attaché de recherche au CNRS, l’œuvre audiovisuelle qui lui vaudra sa renommée. Peut-être attendiez-vous de cette chronique d’en apprendre davantage sur cette œuvre, composée d’au moins 140 films, d’Au Pays des mages noirs (1947) jusqu’au Rêve plus fort que la mort (2002), sans compter ceux qui demeurent inachevés ?

La réponse est dans la question : il ne s’agissait ici que de lever un tout petit coin du voile sur les débuts d’une aventure qui, si vous acceptez de la vivre, vous emmènera loin, très loin, et dont à coup sûr vous ne reviendrez pas indemnes. Les événements ne manquent pas, cette année, pour vous accompagner : rétrospectives, expositions, hommages se succèdent à Paris et en régions. Et notre établissement lui-même y participe de près, grâce à plusieurs initiatives de CNRS Images, qui gère le patrimoine audiovisuel que constitue aujourd’hui l’œuvre de Jean Rouch. Chemin faisant, vous constaterez que l’ingénieur a bien fini par en construire, des ponts entre les hommes…

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

Voir aussi :
- le dossier multimédia « Jean Rouch, l’ethnologue-cinéaste »
- la vidéo « Jean Rouch en héritage »
 

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