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Les Natchez et les Français : histoire d'une alliance et d'un drame méconnu

Les Natchez et les Français : histoire d'une alliance et d'un drame méconnu

25.01.2024, par
"Les Natchez", d'Eugène Delacroix (1835), Metropolitan Museum of Art (New-York). Cette peinture est Inspirée par une scène du roman "Atala" de Chateaubriand (1801).
En 1729, à 300 km de La Nouvelle-Orléans, les Natchez massacrent soudainement des colons français installés dans leur voisinage. Les représailles, féroces, mèneront le peuple amérindien au bord de la disparition. Dans un ouvrage qui paraît aujourd'hui, l’historien Gilles Havard, à l'origine d'un projet de "traité de réconciliation", tente d'apporter un nouvel éclairage sur cet épisode tragique.

Depuis plusieurs décennies, la France est entrée dans un processus de reconnaissance de son histoire coloniale. En quoi la partie nord-américaine de cette histoire diffère-t-elle des autres et devrait-elle être plus connue du grand public, selon vous ?  
Gilles Havard1. C’est d’abord une histoire oubliée, en partie parce que l’essentiel de cette portion nord-américaine de l’empire colonial français a disparu avant la Révolution de 1789, ce marqueur de l’identité française. Ensuite, l’histoire des colons en Amérique du Nord est indissociable de l’histoire des Amérindiens. Peu nombreux, les Français ont dû s’allier aux autochtones, que ce soit au Canada, en Acadie ou dans la vallée du Mississippi. Le « poste des Natchez », par exemple, est fondé vers 1720, à 300 km au nord de La Nouvelle-Orléans, avec l’accord des Amérindiens. Les Natchez, qui sont environ 4 000 au début du XVIIIe siècle, ne sont ainsi en rien soumis aux Français.

Carte dessinée à La Nouvelle-Orléans en avril 1730. Les deux forts natchez se font face, en haut de la carte. Au centre, la tranchée d'approche des Français qui assiègent ces forts en février 1730.
Carte dessinée à La Nouvelle-Orléans en avril 1730. Les deux forts natchez se font face, en haut de la carte. Au centre, la tranchée d'approche des Français qui assiègent ces forts en février 1730.

Dans les années 1720, des colons – environ 400 – viennent s’installer dans leur pays avec des esclaves noirs (environ 250) pour cultiver le tabac. Au départ, cette installation est fondée sur des rapports d’alliance et des échanges de bons procédés. 

Dans les années 1720, environ 400 colons viennent s’installer en pays natchez avec des esclaves noirs pour cultiver le tabac. Au départ, cette installation est fondée sur des rapports d’alliance et des échanges de bons procédés. 

Les colons participent chaque année à la grande cérémonie estivale natchez du maïs vert et ils profitent des produits de la chasse des autochtones, comme ils recourent à leurs guérisseurs. De leur côté, les Natchez sont friands des fusils, marmites et lainages de leurs voisins français. Cette rencontre interculturelle nous conduit ainsi à mieux réfléchir au phénomène colonial dans sa variété et sa complexité. Bien qu’ils cherchent à établir leur souveraineté, les Français nouent en Amérique du Nord des rapports diplomatiques avec les Indiens tels qu’ils peuvent exister au même moment entre les États européens. Ils dépendent également souvent d’eux sur le plan économique et militaire.

Pour beaucoup de colons, en outre, il s’agit de s’adapter aux coutumes locales, non d’imposer les leurs. Notamment pour ceux qu’on appelle alors les « coureurs de bois », qui vont vivre parmi les Amérindiens pour le commerce de la fourrure. Cela fragilise d’ailleurs le projet colonial, car « l’indianisation » de ces hommes (qui se lient souvent à des femmes autochtones) empêchait le processus inverse et souhaité : la « francisation » des Indiens.
 
Pourtant, malgré cette bonne entente, une révolte eut lieu en 1729 en Louisiane. C’est d’ailleurs le point de départ de votre ouvrage. Pourquoi une telle vague soudaine de violence ?
G. H. Mon travail consiste justement à interroger cet événement pour savoir s’il s’agit d’une véritable révolte anticoloniale. Il faut le restituer à travers une réflexion anthropologique sur le rapport des Natchez à la mort et à la violence. Dans mon livre, j’explore la dimension rituelle de la violence et je tente de mettre en valeur deux phénomènes négligés par l’historiographie. D’abord dans cette région, les agrégations ethniques sont toujours susceptibles de mal tourner : en 1700 par exemple, les Bayagoulas avaient massacré 200 Mougoulachas alors qu’ils cohabitaient depuis plusieurs années.

Massacre de colons français à Fort Rosalie, en 1729. Scène tirée du "Panorama du Mississippi", peinture sur lin de John Egan et Dr. Dickeson (1850).
Massacre de colons français à Fort Rosalie, en 1729. Scène tirée du "Panorama du Mississippi", peinture sur lin de John Egan et Dr. Dickeson (1850).

Ensuite, je me demande si les Français n’ont pas été eux-mêmes victimes d’un rituel que l’on peut appeler le « sacrifice mortuaire ». Les colons apparaissent en effet aux Natchez comme des parents en puissance, soumis aux règles de la communauté, donc aussi à cette pratique. Or, habituellement, à la mort d’un Soleil – c’est le nom donné à l’aristocratie locale –, ses domestiques et ses parents (parfois des dizaines d’individus) sont étranglés pour le suivre dans le pays des morts. La mort est contagieuse. L’attaque natchez relève donc à la fois, selon moi, d’un acte de guerre (prise de scalps, adoption des femmes et des enfants) et d’un sacrifice domestique.
 
Qu’est-ce qui rend les Natchez si singuliers au regard des autres peuples amérindiens ? Pourquoi avoir choisi de les étudier ?
G. H. Le cas natchez nous confronte à une triple énigme. Il y a l’énigme anthropologique : cette société est apparue aux Français comme singulière car très hiérarchisée et organisée autour de rituels complexes et spectaculaires. À sa tête, un chef suprême nommé le Grand Soleil (qui n’avait rien d’un despote, contrairement à ce qu’a pu écrire Montesquieu) et l’existence de quatre classes : « Soleils », « Nobles », « Considérés », et, en bas de l’échelle sociale, les « Puants ». Mais ce dispositif n’est pas figé : un Puant peut devenir Considéré s’il ramène un scalp. Et les règles de mariage font que, par exemple, l’enfant d’un père Puant et d’une mère Soleil devient Soleil.

Le Grand Soleil, souverain des Natchez, est transporté lors d'une fête de la moisson. Croquis (probablement) d'Antoine-Simon Le Page du Pratz, colon et naturaliste français pour son récit de 1758 sur les Amérindiens Natchez.
Le Grand Soleil, souverain des Natchez, est transporté lors d'une fête de la moisson. Croquis (probablement) d'Antoine-Simon Le Page du Pratz, colon et naturaliste français pour son récit de 1758 sur les Amérindiens Natchez.

Cette société a d’ailleurs une longue histoire puisqu’elle relève de la culture « Plaquemine », qui est une variante de la civilisation dite « du Mississippi » (XIe-XVIe siècle apr. J.-C.). Celle-ci se caractérise par une architecture monumentale faite de plateformes et de tertres surmontés d’habitations ou de bâtiments religieux. Le cas le plus spectaculaire est celui de Cahokia (près de l’actuelle ville de Saint-Louis).  Comme nous venons de l’évoquer, il y a aussi cette énigme historique : comment expliquer que les Natchez aient tué soudainement près de 250 colons français en 1729, alors qu’au cours des trente années précédentes les relations avaient été marquées, dans l’ensemble, par l’alliance ?

Site archéologique d'Emerald mound au nord-est de la ville de Natchez (Mississippi). Ce site servit de centre cérémoniel aux ancêtres des Natchez rencontrés par les colons français à la fin du XVIIe siècle.
Site archéologique d'Emerald mound au nord-est de la ville de Natchez (Mississippi). Ce site servit de centre cérémoniel aux ancêtres des Natchez rencontrés par les colons français à la fin du XVIIe siècle.

Les Natchez, enfin, offrent un cas fascinant de résilience. Ils existent toujours aujourd’hui malgré les deux grands traumatismes qui ont marqué leur histoire : dans les années 1730, l’acharnement militaire des Français qui entraîne leur dispersion et leur destruction partielle, certains étant même déportés comme esclaves à Saint-Domingue. Puis, un siècle plus tard, leur déportation par les Américains dans l’actuel Oklahoma, alors que les rescapés natchez s’étaient réfugiés chez les Creek (en Alabama) et les Cherokee (Caroline du Nord). Au début du XXe siècle, on trouvait encore quelques locuteurs natchez, et la langue n’avait d’ailleurs que très peu changé par rapport au temps des premiers colons français.
 
C’est en 1826 que l’on entend parler pour la première fois de ce peuple sur le territoire européen, avec la publication de l’ouvrage Les Natchez par Châteaubriand. Quel regard portez-vous en tant qu’historien sur cet héritage littéraire ? Que lui doit-on selon vous ?
G. H. Cela a commencé avec les succès d’Atala et de René (1801 et 1802), des romans inspirés par son voyage de 1791 en Amérique du Nord. Il a ainsi remis la Nouvelle-France à la mode et il a même modelé la connaissance française de l’Amérique pour toute la première moitié du XIXe siècle avec ses forêts majestueuses, ses fleuves puissants et ses Indiens sages ou féroces. Chateaubriand a dessiné dans l’imaginaire occidental les contours d’une indianité factice, même s’il s’est appuyé sur un répertoire ethnographique authentique : colliers de porcelaine (wampum), calumet, manitous, fête des morts, poteau de torture, Arbre de paix, etc.
 
Justement, par quelle méthode arrivez-vous à extraire les faits à partir de récits plus ou moins romancés dans un tel contexte ?
G. H. Alors que pour de nombreux peuples de la basse vallée du Mississippi, nous n’avons quasiment aucune information, les chroniques coloniales du début du XVIIIe siècle parlent beaucoup des Natchez. Il y a là un « miracle » documentaire, mais ces sources, il faut évidemment savoir les critiquer. Pour restituer l’attaque natchez de 1729, les chroniqueurs sont influencés par divers modèles livresques – tragédie, récit de conjuration, fable, récit picaresque – qui brouillent les frontières entre histoire et littérature.

Pour restituer l’attaque natchez de 1729, les chroniqueurs sont influencés par divers modèles livresques – tragédie, récit de conjuration, fable, récit picaresque – qui brouillent les frontières entre histoire et littérature. 

Par ailleurs, il faut s’ouvrir à la comparaison avec d’autres populations amérindiennes, dans le sillage notamment des travaux de Claude Lévi-Strauss. Dans l’analyse de la violence rituelle, ou du pouvoir du chef, des rapprochements peuvent être ainsi établis par exemple avec les Aztèques. Sur le plan méthodologique, il faut enfin mobiliser les travaux des anthropologues américains qui ont rencontré les derniers locuteurs natchez au début du XXe siècle. On trouve dans les carnets de terrain de la linguiste Mary Haas (années 1930) des données précieuses sur la tradition orale natchez.

 
Près de trois cents ans après ce conflit, vous êtes à l’initiative d’un projet totalement inédit : celui d’un « traité de réconciliation » entre Français et Natchez. Pouvez-vous nous en dire plus ?
G. H. En 2022, j’ai pu rencontrer à Notchietown, dans l’est de l’Oklahoma, l’actuel chef des Natchez, Hutke Fields, et me rendre avec lui à Natchez (État du Mississippi) où a lieu chaque année un pow wow auquel participent des Natchez. C’est lui qui a suggéré cette idée, et j’ai alors contacté l’ambassade de France aux États-Unis. Il s’agirait d’une cérémonie de réconciliation, sans valeur juridique. Elle est censée avoir lieu à Natchez en mars 2024.

Hutke Fields (à gauche), l'actuel chef natchez, lors du pow-wow annuel de Natchez, en mars 2022.
Hutke Fields (à gauche), l'actuel chef natchez, lors du pow-wow annuel de Natchez, en mars 2022.

À quelle communauté s’adresse ce traité et comment définiriez-vous l’identité qu’elle revendique, alors que la langue natchez n’est plus en usage, ainsi que la majorité des us et coutumes ?
G. H. 
Depuis 1996, Hutke Fields porte le titre de « Grand Soleil », titre qui n’avait plus été porté depuis le XVIIIe siècle. Il anime un gouvernement natchez composé d’un autre chef et de quatre « mères de clan ». Il cherche aussi à reconstituer la langue (lui-même la parle un peu) et à obtenir la reconnaissance de la « nation » natchez auprès de l’autorité fédérale américaine. Cela permettrait aux Natchez d’accéder à des programmes sociaux ou de santé ainsi qu’à des fonds susceptibles de favoriser, entre autres, la réanimation d’une langue en déshérence. Il s’agit donc d’un véritable processus de réinvention culturelle et de réanimation de la tradition (marquée en Oklahoma par l’existence d’aires cérémonielles où l’on pratique des danses). Mais la situation est très complexe, car ces Natchez sont en réalité, sur le plan légal, des Cherokee ou des Creek, des tribus reconnues par le gouvernement fédéral. Or les gouvernements cherokee et creek ne sont pas favorables à la reconnaissance des Natchez comme une entité politique à part entière.

Cette identité Natchez retrouvée est-elle ce « feu sacré » dont parlent les ancêtres ?
G. H. Le feu sacré des Natchez – qui symbolise le Soleil, donc la vie – ne se serait jamais éteint : transporté chez les Chicachas, où les Natchez se sont d’abord réfugiés dans les années 1730, il a ensuite migré chez les Creek et les Cherokee avant, dans les années 1830, d’être déplacé dans l’Oklahoma. Aujourd’hui, l’actuel grand chef indique que les cendres de ce feu se trouvent chez lui, dans son jardin. Les Natchez espèrent ainsi faire renaître un jour le « feu » d’une aire cérémonielle de danse (Medicine Spring), qui est « en repos » depuis plusieurs décennies. ♦

À lire
Les Natchez. Une histoire coloniale de la violence, Gilles Havard, Tallandier, coll. « Histoire », janvier 2024, 608 p., 26,90 €.
 

Notes
  • 1. Gilles Havard est directeur de recherche au CNRS, au laboratoire Mondes américains (CNRS/EHESS/Université paris Nanterre) et spécialiste de l’histoire des relations entre Amérindiens et Européens en Amérique du Nord (XVIe-XIXe siècle). Il est lauréat de la médaille d'argent du CNRS 2020.

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