Donner du sens à la science

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Du 7 juin au 5 juillet 2019, le géographe François-Michel Le Tourneau descend en canoë les rivières de Guyane sur un parcours de 450 km reliant Camopi à Regina. En autonomie totale et à la rame, son équipe de 8 légionnaires et 2 chercheurs, renforcée par 2 guides, suivra les traces des pères Grillet et Béchamel, missionnaires qui ont exploré l’intérieur de la Guyane en 1674. Étapes, péripéties et mesures scientifiques sont à suivre sur ce blog, sur cette carte interactive et sur le compte Twitter @7bornes.
 

Les auteurs du blog

François-Michel Le Tourneau
Géographe aventurier, membre du Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda)

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Non, la carte publiée ne mène pas au trésor !
05.12.2019, par François-Michel Le Tourneau
Une carte officielle situant les ressources d'or de Guyane a-t-elle été publiée par erreur la semaine dernière ? Mise au point avec le géographe aventurier François-Michel Le Tourneau...

Le 25 novembre dernier, un article du Parisien a repris un lieu commun souvent entendu en Guyane : la publication de la carte géologique du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) aurait favorisé l’entrée massive des orpailleurs brésiliens dans le département français. Scandale ! L’administration étourdie aurait divulgué la carte au trésor et les orpailleurs n’auraient alors plus eu qu’à se précipiter sur les ressources indiquées sur le précieux document…

Bien sûr la réalité est bien plus complexe.

De l’or ! Mais les orpailleurs n’ont pas besoin de carte pour le trouver.
De l’or ! Mais les orpailleurs n’ont pas besoin de carte pour le trouver...
De l’or ! Mais les orpailleurs n’ont pas besoin de carte pour le trouver.
De l’or ! Mais les orpailleurs n’ont pas besoin de carte pour le trouver...

On peut déjà se poser une première question : pourquoi seuls les orpailleurs brésiliens auraient-ils été capables de tirer profit de ces indications si précieuses ? Pourquoi les orpailleurs légaux de Guyane, qui ont en plus l’avantage de pouvoir travailler officiellement, ne sont-ils pas dès lors tous riches comme Crésus ? Pourquoi tous les Guyanais ne se sont-ils pas précipités dans la forêt là où la carte indiquait la présence de l’or ?

Si cela ne s’est pas produit, c’est d’abord parce que les documents publiés par le BRGM ne sont pas une carte au trésor. Le bureau géologique a publié un inventaire minier qui présente notamment la carte des formations géologiques favorables à la présence de l’or. En gros, un bon tiers de la Guyane, dont le sous-sol est composé de roches de type greenstone (voir la carte ci-dessous, vous pouvez tenter votre chance...), une formation géologique dont la genèse fait qu’elle est particulièrement susceptible de contenir des dépôts aurifères. Tout est dans le terme « susceptible »…

Des données utiles seulement aux spécialistes bien équipés
  
Il y a en effet très loin entre l’identification de ces roches potentiellement intéressantes et la découverte de filons. C’est la raison pour laquelle les entreprises minières comme celles qui sont derrière le projet Montagne d’Or dépensent des millions pour réaliser des prospections et identifier où se trouvent les dépôts, et la façon dont ils sont configurés. Curieusement, elles ne se contentent pas du document BRGM… En gros, celui-ci donne un contour très vague dans lequel il est intéressant de chercher, mais aucune indication précise. Ce serait un peu comme chercher la tour Eiffel en ayant une carte indiquant uniquement le contour de la région Ile-de-France. Sauf que, dans le cas qui nous intéresse, il s’agirait d’une tour Eiffel enterrée…

Les données publiées par le BRGM sont donc des données utiles à des spécialistes qui pourront se lancer dans des prospections utilisant des équipements lourds. Elles ne peuvent servir directement aux garimpeiros, dont une bonne partie est de surcroît analphabète, pour qui les documents cartographiques sont tout sauf intuitifs. Mais alors comment trouvent-ils l’or ? Les techniques de prospection des garimpeiros sont variées mais elles sont dans l’ensemble fondées sur des connaissances empiriques de l’environnement et de la forêt qui leur permettent de découvrir l’or sans le secours de la technologie ou de nos cartes.

Carte de la fameuse formation greenstone, propice à la présence de filons aurifères.
Carte de la fameuse formation greenstone, propice à la présence de filons aurifères.
Carte de la fameuse formation greenstone, propice à la présence de filons aurifères.
Carte de la fameuse formation greenstone, propice à la présence de filons aurifères.

Une des meilleures manières de s’en convaincre est de regarder la carte des découvertes d’or du « premier cycle de l’or » de la Guyane, c’est-à-dire grosso modo de 1865 à 1920. Bien avant toute carte géologique, donc. Or on y retrouve toutes les régions qui sont exploitées à l’heure actuelle ! Des coureurs de forêt intrépides comme les fameux Vitalo, Paul Isnard, Cléobie et bien d’autres ont identifié « à l’œil » les dépôts alluviaux les plus intéressants : Saint Elie, Dorlin, Boulanger, Paul Isnard, Délices… Ils leur donnèrent des noms évocateurs : « Pactole », « Dieu-Merci », « Enfin ! » … Leur connaissance des criques, leur capacité à repérer des indices minuscules comme la présence de certains types de sables et leur persévérance leur ont suffi à dévoiler l’essentiel de la richesse aurifère de la Guyane. Et les orpailleurs brésiliens actuels sont en grande partie leurs héritiers. Ils disposent de ce savoir empirique et ils le mettent en œuvre.

S'inspirer des Anciens plutôt que de la carte au « trésor »
  
À la vérité, ils trichent un peu. La technologie commence à parvenir même chez eux, non pas sous la forme de cartes, mais sous celle de détecteurs de métaux qui permettent de localiser les pépites. Mais cette technique est marginale, elle ne permet pas de trouver les filons de paillettes, qui sont les plus fréquents en Guyane. Elle ne permet pas non plus de localiser les filons primaires.

Leur autre (petite) tricherie est qu’ils s’inspirent des Anciens. Pour les orpailleurs d’aujourd’hui, le meilleur indice de la présence de filons intéressants est de trouver dans la forêt des traces des orpailleurs créoles des années 1910-1950. Ces derniers ne travaillaient pas pour rien, si bien que les marques de leur travail indiquent qu’il y avait des concentrations d’or importantes. Et leurs techniques laissaient la moitié des paillettes au moins. Les restes qu’ils ont laissés sont rentables en eux-mêmes, et on peut ensuite chercher autour. Bien que rudimentaires, les méthodes de prospection des orpailleurs brésiliens sont efficaces et elles leur permettent de trouver ce qu’ils cherchent. C’est une question de patience, mais ils savent rester des mois en forêt, chassant et pêchant si besoin. Avec de la persévérance, ils finissent toujours par trouver.

Les techniques sont rudimentaires mais la connaissance empirique que les garimpeiros ont des sols leur permet de trouver ce qu’ils cherchent.
Les techniques sont rudimentaires, mais la connaissance empirique que les garimpeiros ont des sols leur permet de trouver ce qu’ils cherchent.
Les techniques sont rudimentaires mais la connaissance empirique que les garimpeiros ont des sols leur permet de trouver ce qu’ils cherchent.
Les techniques sont rudimentaires, mais la connaissance empirique que les garimpeiros ont des sols leur permet de trouver ce qu’ils cherchent.

C’est donc bien par l’exploration systématique et intensive de la forêt guyanaise, leurs connaissances du terrain et leur géologie empirique que l’on peut expliquer leur succès. L’une des meilleures preuves en est qu’une partie de leurs chantiers se situe… en dehors des zones pointées par le BRGM comme favorables à la présence de l’or (38 % des zones affectées par l’orpaillage en Guyane française selon le rapport 2014 du WWF sur le sujet).
  
Pourtant si les garimpeiros y travaillent, vous pouvez être sûrs que cela en vaut la peine. Si l’on pouvait visualiser l’ensemble des prospections effectuées en forêt par les orpailleurs brésiliens depuis vingt-cinq ans, on serait sans doute surpris de voir que peu de kilomètres carrés n’ont pas été visités. La plus grande partie des régions connues pour abriter des gisements l’a été plusieurs fois, et ce que les uns n’ont pas trouvé, les autres ont fini par le découvrir. Les garimpeiros savent aussi que les dépôts alluviaux qui ont longtemps été leur principal objectif sont formés par l’érosion qui arrache les paillettes d’or à la roche mère. Ils se sont donc mis à chercher les gisements primaires d’où provenait cet or « secondaire ». Et là encore, après beaucoup d’essais et d’erreurs, ils ont parfois trouvé, aidés par leur capacité à reconnaître les quartz aurifères quand ils les voient. Ils ont en tout cas eu assez de succès pour persévérer en Guyane.

Légende urbaine et illusions...
  
Reste la question de la coïncidence temporelle entre la publication de l’inventaire en 1995 et la montée de l’orpaillage illégal en Guyane. Là encore les choses ne collent pas. L’orpaillage clandestin en Guyane a véritablement décollé à la fin des années 1990, mais à l’époque il était surtout réalisé par des barges sur les principaux cours d’eau (Oyapock, Approuague…) – c’est-à-dire avec des techniques et sur des gisements qui n’ont rien à voir avec ce que les données BRGM pouvaient révéler. Les chantiers clandestins « à terre » se sont généralisés au début des années 2000 après que les autorités (françaises et brésiliennes) ont commencé à réprimer l’activité des barges. Il aurait donc fallu bien des années aux garimpeiros pour découvrir cette carte au trésor qu’on leur aurait tendue…
   
En fait, c’est la position plus ferme du gouvernement brésilien sur la question de l’orpaillage et particulièrement la fermeture des placers dans le territoire Yanomami en 1992 qui explique la montée de l’orpaillage dans les Guyanes. Leur activité devenant plus difficile à exercer au Brésil, des dizaines de milliers de garimpeiros brésiliens se sont tournés vers des régions qui avaient déjà connu des rushs d’orpaillage au siècle dernier : la Guyane française mais aussi (surtout) le Suriname (qui, lui, n’a divulgué aucune carte…) et, dans une moindre mesure, le Guyana.
  
L’histoire de la carte du BRGM est donc principalement une légende urbaine. Elle montre les illusions d’une société urbaine qui connaît mal la forêt et pense que la technologie et le savoir formalisé et publié sont le fondement de toute découverte. Les orpailleurs prouvent le contraire. Bien que souvent analphabètes et en tout cas très loin d’avoir des diplômes d’ingénieur géologue, leur savoir empirique et leur sens du terrain se montrent d’une efficacité redoutable. Penser qu’ils ont besoin de la publication de nos données pour réussir revient un peu à les sous-estimer. ♦

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du journal CNRS