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Le retour de l’Empereur

Le retour de l’Empereur

13.02.2017, par
Mercredi, les manchots reviennent sur grand écran avec la sortie de «L’Empereur», le nouveau documentaire de Luc Jacquet, douze ans après son premier opus au succès mondial et primé aux Oscars. Rencontre avec le chercheur Christophe Barbraud, conseiller scientifique de ces deux films, qui suit depuis vingt ans la colonie de manchots empereurs présentée à l'écran.

Douze ans après La marche de l'empereur, le réalisateur Luc Jacquet et son équipe sont retournés en Antarctique pour filmer ces oiseaux au futur compromis. Que restait-il à dire sur ces animaux ?
Christophe Barbraud1: Dans La marche de l'empereur, Luc Jacquet racontait la période de reproduction. L’histoire commençait au moment où ils arrivaient à la colonie, et s’achevait lors du départ des poussins vers la mer. Ce nouveau film montre ce qui pousse les manchots vers la mer, où ils vont trouver leur nourriture. C'est donc la partie marine qui est plus largement abordée.
 
Quel a été votre rôle dans les deux films que Luc Jacquet a réalisés en Antarctique ?
C. B. : Mon rôle était surtout de donner des avis scientifiques sur la biologie et l’écologie du manchot empereur. Mais comme je connais bien le terrain, j'ai aussi guidé les preneurs d'images et de sons à trouver les endroits les plus intéressants pour tourner. J'ai aussi aidé l'équipe à anticiper les événements. Leur dire par exemple : « D’ici quelques semaines, les adultes vont partir, puis les poussins vont suivre quelques jours après ». Cela leur permettait de mieux se préparer.
 

 

N’avez-vous pas craint que cet afflux d’êtres humains ne perturbe leurs routines ?
C. B. : Non. On voit très bien lorsque les manchots commencent à montrer des signes de stress. S'ils commencent à battre des ailerons très fréquemment, c'est un signe de stress. Dans ce cas, on recule un petit peu, de façon à respecter leurs distances de sécurité. Luc Jacquet est un habitué, et il est très respectueux de la faune et de l’environnement. Avec nos collaborateurs de l’Institut pluridisciplinaire Hubert-Curien2 présents sur place, nous avions fait des recommandations. Il faut dire aussi que la plupart des espèces antarctiques sont très tolérantes à l’homme. D'abord parce qu’elles y sont habituées, puisqu’il y a toujours du monde à la base Dumont-d’Urville. Et ensuite parce qu’elles ont évolué dans une absence totale de prédation terrestre. Elles n’ont donc pas développé des comportements de fuite.

Rencontre avec des manchots empereurs au bord de la banquise, face à la mer libre, sur la base Dumont-d’Urville en Antarctique, en février 2015.
Rencontre avec des manchots empereurs au bord de la banquise, face à la mer libre, sur la base Dumont-d’Urville en Antarctique, en février 2015.

 
Cela fait 20 ans que vous retournez régulièrement sur la base française Dumont-d'Urville. Parlez-nous des recherches que vous y menez.
C.B. : Avec l’équipe « Prédateurs Marins », nous réalisons différents types de recherches. Tout d’abord, nous observons sur le long terme les tendances de population des communautés de manchots et de pétrels. Un autre volet porte sur les réseaux trophiques : on essaie de mieux connaître le régime alimentaire de ces prédateurs. Nous cherchons aussi à savoir où et comment ils trouvent leur nourriture en mer. On utilise pour cela des mini-GPS ou des balises Argos posées sur les animaux. Ces trois aspects convergent pour comprendre comment les changements climatiques affectent ces populations. Par ailleurs, on collabore avec d'autres collègues du CEBC et des universités de Bordeaux et de La Rochelle pour mesurer l'impact sur leur reproduction de polluants tels que les métaux lourds ou les dérivés de pesticides... que l'on trouve même à cette latitude-là.
 
Durant ces vingt années d’observation, vous avez assisté à des périodes de très forte mortalité chez les colonies de manchots...
C.B. : Dans les années 1970 et 1980, les chercheurs avaient observé un déclin d'environ 50 % de plusieurs colonies. Ceci coïncidait avec une réduction de l’étendue de la banquise flottante. En effet, celle-ci détermine la quantité de nourriture disponible pour les prédateurs. Depuis quatre ou cinq ans, nous voyons à nouveau de fortes mortalités. Cette fois, elles sont dues à une étendue trop grande de la banquise ferme, celle qui est collée au continent. Elle s’étend maintenant sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, ce qui force les manchots, dont les colonies sont toujours sur la terre ferme, à marcher durant plusieurs jours pour atteindre la mer et se nourrir. La fréquence d’alimentation des poussins diminue grandement et les jeunes ont alors une croissance ralentie, ou alors meurent de faim. Lors des dernières années, on a vu des taux de mortalité allant jusqu’à 97 % chez les jeunes empereurs. En 2016, le taux d’échec a été de 71 %. Chez les manchots Adélie, une espèce voisine, il a été de 100 % en 2014. Dans une population de 50 000 couples, aucun poussin n'a survécu.

Quel est l’avenir des colonies de manchots ? Risquez-vous de participer au tournage du film « Le dernier empereur » ?
C.B. : Je ne l'espère pas... Le processus d’extinction n'est pas si rapide non plus. Mais pour la colonie de Pointe Géologie, l'avenir n’est pas très radieux. Pour anticiper l'avenir des colonies, nous avons réalisé un modèle qui prend en compte la dynamique des populations d’empereurs et les prédictions du Giec sur l’étendue des glaces de mer. Si ces prédictions se révèlent justes, dans 100 ans, il ne restera plus que deux refuges pour les manchots empereurs : l’un au bord de la mer de Ross et l’autre au bord de la mer de Weddell. Les colonies situées en dehors risquent de décliner fortement et de disparaître. Une colonie sur la péninsule Antarctique a déjà disparu. Or c’est là que les changements climatiques sont les plus rapides.

En ligne sur CNRS Le journal : revivez l'expédition Antarctica durant laquelle Luc Jacquet a filmé ce documentaire sur notre blog vidéo « Une saison en Antarctique »

Notes
  • 1. Chercheur au Centre d’études biologiques de Chizé (Laboratoire CNRS/ Univ. La Rochelle)
  • 2. Unité CNRS/ Univ. de Strasbourg

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