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« La mémoire est une valeur cardinale des sociétés démocratiques modernes »

« La mémoire est une valeur cardinale des sociétés démocratiques modernes »

01.07.2022, par
Mis à jour le 04.07.2022
Rassemblement en hommage aux victimes des attentats de Charlie hebdo, place de la République à Paris, le soir du 7 janvier 2015.
En 2027, un musée-mémorial du terrorisme ouvrira ses portes à Suresnes, en région parisienne. Alors que le procès des attentats du 13 novembre 2015 vient de s’achever, l’historien Henry Rousso, président de la mission de préfiguration de l’établissement, nous détaille ici les grandes lignes de ce projet.

Aujourd'hui, le terrorisme fait malheureusement partie de notre société, l’imprègne, la façonne. Quelle définition donner de ce « fait social total », au sens où un acte terroriste constitue une tragédie pour l’ensemble de la collectivité ?  
Henry Rousso1. Il n’existe pas de définition juridique internationale du terrorisme, les désaccords entre pays membres des Nations unies sur le sujet expliquant cette absence. De fait, la diversité des objectifs, des idéologies et des cibles des organisations qualifiées de « terroristes » (appellation que la plupart d’entre elles réfutent, à tort ou à raison), les différents modes opératoires de ces entités et les multiples contextes politiques, sociaux, religieux, dans lesquels elles opèrent rendent difficile toute tentative de définition universelle d’un phénomène très évolutif, très mouvant.

Henry Rousso
Henry Rousso

Certains critères n’en sont pas moins communs à nombre d’actions terroristes, à commencer par le recours délibéré à une forme de violence extrême, disproportionnée quant aux effets induits, entraînant des destructions de vies et d’infrastructures.

La nécessité du souvenir a pris le pas sur l’oubli que l’on prônait autrefois après un conflit ou une guerre civile, au nom de la réconciliation.

De même, le terrorisme, synonyme de rejet des lois nationales et internationales au nom d’une « légitimité » autre, vise le plus souvent à intimider ou désorganiser un système en place (État, société, groupe humain ou politique) pour le contraindre à obéir à certaines revendications, voire le détruire. Cet événement brutal, imprévisible, déclenché par des groupes organisés généralement clandestins – quand bien même l’acte peut être solitaire –, a en outre pour but de frapper l’opinion publique, de susciter une terreur collective.

Une des caractéristiques du terrorisme est d’empêcher de penser, du moins sur l’instant, de laisser les cibles démunies face à une barbarie qui semble incompréhensible parce que profondément injuste.  

Nous ne cessons de commémorer certains des grands traumatismes collectifs qui ont scandé notre histoire, comme s’y emploiera le musée-mémorial du terrorisme (MMT). À quoi tient cette ferveur mémorielle ?  
H. R. Depuis une cinquantaine d’années, la « mémoire » est une valeur cardinale des sociétés démocratiques modernes. La nécessité du souvenir a pris le pas sur l’oubli que l’on prônait autrefois après un conflit ou une guerre civile, au nom de la réconciliation. Interdiction était faite de revenir sur le passé, ce qui nous est devenu insupportable. L’anamnèse2 de la Shoah qui s’est opérée plus de deux générations après la fin de la guerre, celle de la période de Vichy et de la guerre d’Algérie, clôturées l’une et l’autre par des lois d’amnistie et suivies d’une phase d’amnésie, ont de toute évidence joué un rôle central en France dans la montée en puissance de cette culture contemporaine de la mémoire (laquelle touche d’autres sujets comme l’esclavage et le colonialisme, et à une échelle planétaire).

Le 17 septembre 1986, une bombe explose rue de Rennes, à Paris, devant le magasin Tati. Entre le 7 décembre et le 17 septembre 1986, onze attentats terroristes à la bombe ont eu lieu à Paris, tuant treize personnes et en blessant 255 autres. La première loi française contre le terrorisme est promulguée en septembre 1986.
Le 17 septembre 1986, une bombe explose rue de Rennes, à Paris, devant le magasin Tati. Entre le 7 décembre et le 17 septembre 1986, onze attentats terroristes à la bombe ont eu lieu à Paris, tuant treize personnes et en blessant 255 autres. La première loi française contre le terrorisme est promulguée en septembre 1986.

Le souci de reconnaître les fautes ou les crimes commis pendant ces périodes tragiques, et surtout celui de lutter contre l’impunité de leurs auteurs expliquent notre volonté actuelle d’agir rétrospectivement sur le passé, de « réparer » celui-ci, d’en gérer mieux les séquelles, ce qui ne veut pas dire que se souvenir du passé permet d’éviter sa répétition. Par ailleurs, ces dernières années, la place des victimes a considérablement changé, notamment dans les procédures judiciaires. La figure du héros s’est peu à peu estompée au profit de celle de la victime. 

Existe-t-il dans le monde des sites comparables au futur musée-mémorial français ?  
H. R. Les mémoriaux consacrés aux victimes du terrorisme, qu’il s’agisse de plaques, de squares, de jardins, de noms de rue, de monuments artistiques…, sont légion. Les sites offrant en parallèle un musée sont beaucoup plus rares, environ une demi-douzaine, que la mission a presque tous visités.

Ces dernières années, la place des victimes a considérablement changé, notamment dans les procédures judiciaires. La figure du héros s’est peu à peu estompée au profit de celle de la victime. 

Le premier du genre est celui d’Oklahoma City (États-Unis), inauguré en avril 2000. Il commémore l’attentat d’extrême droite du 19 avril 1995 contre un bâtiment fédéral de la ville, attaque qui a fait 168 morts. À New York, le National September 11 Memorial Museum, sous ce qui fut avant le 11 septembre 2001 les tours jumelles du World Trade Center, est très impressionnant et très intéressant. Cet établissement démontre la nécessité d’une continuité spatiale et symbolique entre le mémorial et le musée, et constitue pour nous un modèle.

Il faut également citer le Tribute Museum, à quelques blocs de Ground Zero, nettement moins spectaculaire et paraît-il sur le point de fermer ; le Centre du 22-Juillet à Oslo, en hommage aux victimes de l’attentat dans la capitale et de la tuerie sur l’île d’Utoya, en 2011 ; et le Centre mémorial des victimes du terrorisme, qui vient d’ouvrir à Vitoria-Gasteiz, au Pays basque espagnol.

Le musée-mémorial d’Oklahoma City (États-Unis).
Le musée-mémorial d’Oklahoma City (États-Unis).

La quasi-totalité des musées-mémoriaux étrangers se focalisent sur un attentat précis et ont été érigés sur les lieux mêmes où cet « événement-monstre » – selon l’expression de l’historien Pierre Nora – s’est produit. Cela sera-t-il le cas du projet français ?
H. R. Non. Notre projet ne concerne ni un seul attentat, ni une seule forme de terrorisme, ni même un seul pays. Il a trait à l’ensemble des actes terroristes (anarchiste, nationaliste, tiers-mondiste, indépendantiste, antisémite, d’extrême gauche, d’extrême droite, islamiste…) perpétrés sur le territoire français et ceux ayant fait des victimes françaises à l’étranger depuis le 15 septembre 1974, date de l’attentat du Drugstore Publicis, boulevard Saint-Germain, à Paris3.
 

Depuis la fin des années 1960, le terrorisme a coûté la vie à quelque 450 personnes sur le sol français, françaises ou non, et à plus de 300 Français tués à l'étranger, ce qui fait de la France un des pays d’Europe qui a payé le plus lourd tribut.

Cet attentat, qui a tué deux personnes et blessé trente-quatre autres, est le premier attentat mortel de type aveugle (visant des passants anonymes) commis sur le sol français après la fin de la guerre d’Algérie. 1974 est également la date à compter de laquelle il est possible d’attribuer la médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme. Au total, depuis la fin des années 1960, le terrorisme a coûté la vie à quelque 450 personnes sur le sol français, françaises ou non, et à plus de 300 Français tués à l'étranger, ce qui fait de la France un des pays d’Europe qui a payé le plus lourd tribut (avec notamment l'Espagne). 

Mais le musée-mémorial possède aussi une dimension internationale puisque le terrorisme contemporain est un phénomène de plus en plus mondialisé, et il vise une forme d’universalisme au nom de l’équivalence morale entre toutes les victimes.
 
Concernant son emplacement, le choix s’est porté sur l’ancienne école de plein air de Suresnes (92), située sur le Mont Valérien…
H. R. Il s’agit d’un monument classé, construit dans les années 1930 pour accueillir des enfants à la santé fragile. Ce bâtiment exceptionnel situé dans un parc remarquable mais nécessitant une réhabilitation s’inscrit dans une double symbolique : celle de la résilience et de l’attention portée aux plus fragiles, et celle de la Résistance, le site se trouvant à l’immédiate proximité du mémorial de la France combattante. Le MMT relève d’une politique à l’égard des victimes du terrorisme et se veut un acte de résistance culturelle face à la barbarie des actes terroristes, quelle que soit leur origine.

A Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, le site de l’Ecole de plein air, dont on voit ici un des pavillons, accueillera le musée-mémorial en 2027.
A Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, le site de l’Ecole de plein air, dont on voit ici un des pavillons, accueillera le musée-mémorial en 2027.

 

Dans nos sociétés de masse, il ne faut surtout pas réduire les victimes d’attentats à des chiffres, à des statistiques abstraites. Il est essentiel d’en incarner le souvenir en restituant leur identité, de personnaliser chaque vie individuelle détruite par la violence.

La partie mémorial du projet permettra l’inscription des noms de toutes les victimes en France et de tous les Français à l'étranger qui ont été la cible d’actes terroristes dans les cinquante dernières années. Pourquoi est-il si important de nommer les victimes ?
H. R. 
Dans nos sociétés de masse, il ne faut surtout pas réduire les victimes d’attentats à des chiffres, à des statistiques abstraites. Il est essentiel d’en incarner le souvenir en restituant leur identité, de personnaliser chaque vie individuelle détruite par la violence. Un mémorial, écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch, « fait sortir de la nuit et de la nuée, en les appelant par leur nom, les innombrables fantômes anonymes annihilés par leurs bourreaux. Nommer ces ombres pâles, c’est déjà les convoquer ». 

Bien entendu, dresser une liste aussi précise et exhaustive que possible des victimes, inscrire leur nom sur un mur ou tout autre support, montrer le cas échéant des portraits, fournir des éléments biographiques et des bribes de témoignages, diffuser des évocations vocales…, tout cela se fera et se fait déjà en coopération avec les familles et les proches, et sous le contrôle des instances judiciaires et administratives compétentes.

Quels types d’objets seront exposés dans la partie qui abritera le musée ?
H. R. Nous sommes en train de constituer une collection propre au MMT. Celle-ci comprendra des objets que nous nous efforçons de recueillir auprès des associations de victimes ou des survivants eux-mêmes (vêtements, téléphones, jouets d’enfants…), ainsi que des artefacts récoltés sur les lieux du drame (dessins, bougies, peluches…) et témoignant de la compassion de la population. On trouvera surtout des scellés de justice de procédures closes, une des principales originalités de la collection. Nous aurons, je l’espère, la possibilité d’obtenir des extraits des enregistrements filmés de procès pour terrorisme. Nous collectons également des objets institutionnels venus de services de police, des archives privées papier, audiovisuelles et digitales, des œuvres d’art, de littérature, de musique, dont certaines seront spécialement conçues pour le lieu…

Les Archives de Paris ont récolté les milliers d’hommages aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour les conserver, les archiver et les numériser. Il y a des poèmes, des dessins et des photos, notamment de sites de mémoire de fortune avant qu’ils ne commencent à disparaître.
Les Archives de Paris ont récolté les milliers d’hommages aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour les conserver, les archiver et les numériser. Il y a des poèmes, des dessins et des photos, notamment de sites de mémoire de fortune avant qu’ils ne commencent à disparaître.

 

Nous cherchons la bonne distance, en montrant ce qu’est un acte terroriste dans le respect absolu des victimes et en nous adressant à la fois à la sensibilité, à l’humanité et à l’intelligence des visiteurs.

Comment éviter de verser dans le voyeurisme en exposant des traces matérielles des attentats ?
H. R. Un acte terroriste est un acte de guerre en temps de paix. Il faut par conséquent rendre compte de sa violence extrême et des risques qu’il fait courir après-coup à la communauté nationale (dislocation du lien social, rejet de l’autre, discriminations, désinformation, radicalisation)Pour autant, il est hors de question d’en faire un « spectacle », sachant que la spectacularisation à outrance de la violence pour susciter la peur et donner une forte publicité à leurs actions constitue une arme de prédilection des terroristes. Nous traçons une ligne de crête entre euphémisation de la violence et sensationnalisme. Nous cherchons la bonne distance, en montrant ce qu’est un acte terroriste dans le respect absolu des victimes et en nous adressant à la fois à la sensibilité, à l’humanité et à l’intelligence des visiteurs.  

Autre point délicat : la place à accorder aux auteurs des attentats. Faut-il seulement mentionner leur nom ou montrer leur visage, au risque de leur offrir la postérité qu’ils cherchaient et de transformer le musée « en lieu de pèlerinage » pour d’autres extrémistes ? 
H. R. Il va de soi qu’il n’y aura, ni de près ni de loin, une quelconque forme d’héroïsation des auteurs et commanditaires d’actes terroristes. Mais on ne peut pas faire un musée d’histoire du nazisme sans prononcer le nom ni montrer des images d’Hitler. Au musée d’Oslo, par exemple, Anders Behring Breivik, le tueur néonazi responsable de l’attentat qui a fait 77 morts en 2011 à Oslo et sur l’île d’Utøya, est représenté quasi uniquement dans le box des accusés, lors de son procès. La question qui se pose est celle du « comment ».

Nice, trois mois après l’attentat sur la promenade des Anglais, le kiosque à musique du jardin Albert 1er reste un lieu de mémoire des victimes de l’attentat du 14 juillet 2016.
Nice, trois mois après l’attentat sur la promenade des Anglais, le kiosque à musique du jardin Albert 1er reste un lieu de mémoire des victimes de l’attentat du 14 juillet 2016.

Le musée-mémorial sera non seulement un lieu de recueillement et d’expositions, mais aussi un lieu de recherche, de pédagogie, de prévention…
H. R. Notre ambition est de faire de ce lieu un carrefour d’échanges et de réflexion sur ce qu’a été le terrorisme sous toutes ses formes, partout dans le monde, depuis la Révolution française, et ce qu’il est aujourd’hui.

Notre ambition est de faire de ce lieu un carrefour d’échanges et de réflexion sur ce qu’a été le terrorisme sous toutes ses formes, partout dans le monde, depuis la Révolution française, et ce qu’il est aujourd’hui.

Nous apporterons notre soutien (accès aux collections, organisation de séminaires, mise à disposition d’une base de données en voie de constitution sur les attentats en France, financement de bourses de master, de thèse et de post-doctorat, accueil de chercheurs en résidence…) à des recherches en lien avec le terrorisme. Ces travaux pourront concerner toutes les disciplines (histoire, droit, sociologie, philosophie, anthropologie, neurosciences…) et des sujets comme les causes et conséquences de la violence politique, la qualification juridique des attentats, le statut des victimes, la mémoire individuelle et collective, le stress post-traumatique, le rôle des médias de masse dans la captation et monstration des actes terroristes…

À quoi servirait une reconnaissance sans connaissance ? Il faut offrir des clés, en particulier aux plus jeunes, pour mieux appréhender ce processus de haine inscrit dans une histoire longue et mal compris à cause de la sidération que provoque chaque attentat, mais aussi pour aider à surmonter les craintes qu’il génère. Ce sera là, encore une fois, une forme de résistance face au terrorisme.    

Des pompiers, les héros de New York, au milieu des ruines du World Trade Center le 11 septembre 2001.
Des pompiers, les héros de New York, au milieu des ruines du World Trade Center le 11 septembre 2001.

N’est-il pas prématuré de vouloir mettre en musée une histoire des attentats, autrement dit une histoire loin d’être close ?  
H. R. Attendre que se termine un phénomène avec lequel nous vivons depuis des années, et avec lequel nous allons probablement avoir encore longtemps à vivre, n’aurait tout simplement aucun sens. Cela rappelle le débat sur la possibilité ou non d’écrire l’histoire en train de se faire, une histoire qui serait « inachevée » car toujours en devenir, une histoire qui ne permettrait donc pas aux historiens d’avoir du « recul ». L’Institut d’histoire du temps présent, auquel j’ai appartenu presque depuis sa création (1980) et que j’ai dirigé pendant plus de dix ans (1994-2005), a démontré la légitimité et l’intérêt de cette démarche jugée naguère suspecte, voire rejetée en raison de la proximité des faits étudiés. Nous avons élaboré des outils théoriques et pratiques pour écrire cette histoire, Enfin, il serait paradoxal que notre société, qui rend hommage aux victimes de tragédies plus anciennes, refuse d’accorder ce bénéfice aux victimes récentes du terrorisme. 
 
Définiriez-vous le futur musée-mémorial comme un lieu tourné, malgré tout, vers l’espoir ?
H. R. Oui, parce qu’il mettra en lumière les nombreux actes de sauvetage, d’assistance, d’héroïsme, de solidarité auxquels on assiste lors de chaque attentat, actes qui constituent autant de messages d’espoir. De même, il célébrera toutes celles et ceux qui œuvrent pour prévenir et empêcher des attentats. Et il affirmera les valeurs fondamentales de la citoyenneté : liberté d’expression, liberté de croyance, égalité des droits, tolérance, ouverture sur le monde. 

En savoir plus
Le site du futur musée-mémorial du terrorisme
Le rapport de la mission de préfiguration

A lire sur notre site
La mémoire du 13 novembre se construit peu à peu​
Comment la société réagit-elle face aux attentats ?
 

Notes
  • 1. Henry Rousso est historien, directeur de recherche émérite au CNRS, ancien directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (unité CNRS/Université Vincennes-Saint-Denis).
  • 2. Retour des souvenirs refoulés par des individus ou des peuples.
  • 3. Attentat attribué par la justice française au Vénézuélien Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos, figure du terrorisme « anti-impérialiste » des années 1970-1980.

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